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Mme le Pr Irina VEKCHA met en évidence a travers cet article le rôle fondamental des paysans, véritables gardiens de la biodiversité agricole, dans la lutte contre les effets du changement climatique; selon elle, les Variétés paysannes constituent un héritage vivant avec les
méthodes ancestrales de sélection adossées a ce qu’on peut appeler la »Recherche paysanne  » avec des initiatives locales prometteuses qui doivent être promues a travers les foires de semences , véritable espace de partage , de résilience et de promotion de l’agroécologie, un socle pour l’adaptation.

Au Sahel, le climat a profondément changé au cours des 50 dernières années, avec une baisse significative des précipitations. Ce dérèglement, marqué notamment par des épisodes de sécheresse récurrents, affecte gravement les cultures pluviales et remet en question la durabilité des systèmes agricoles.

La sécheresse sahélienne se manifeste principalement par le raccourcissement de l’hivernage et la baisse de la pluviométrie. Résultat : de nombreuses variétés cultivées autrefois ne parviennent plus à achever leur cycle végétatif, c’est-à-dire à produire des grains avant la fin de la saison.

Les variétés paysannes, appelées aussi variétés locales ou traditionnelles, sont sélectionnées et reproduites depuis des générations par les agriculteurs eux-mêmes. Contrairement aux variétés dites « améliorées », issues de la recherche en station, ces semences sont le fruit d’une co-évolution entre les plantes, les communautés rurales et leur environnement.

Mieux adaptées aux conditions difficiles, elles présentent une grande hétérogénéité génétique. Cette diversité permet à certaines plantes de survivre lors des années de sécheresse, devenant ainsi la base d’une nouvelle génération plus résistante. Grâce à cette sélection naturelle et empirique, les variétés paysannes évoluent en continu.

La sélection massale est la méthode la plus utilisée par les paysans : elle consiste à choisir les meilleurs plants lors de la récolte. Si elle est pratiquée de manière continue, sur plusieurs générations, cette méthode peut s’avérer très efficace.

Mais les paysans ne s’arrêtent pas là. Ils introduisent de nouvelles variétés, sélectionnent des plantes issues de mutations ou de croisements spontanés, exploitant ainsi pleinement la diversité génétique présente dans leurs champs. Bien que ces croisements ne soient pas maîtrisés scientifiquement, leur observation attentive du terrain leur permet d’identifier les plantes les plus prometteuses.

Au Sénégal, des paysans innovent face aux nouvelles réalités climatiques. À Tattaguine, Abdoulaye Coly Diouf, membre de l’Union des Collectivités de Tattaguine (UCT), sélectionne depuis plusieurs années une nouvelle variété de sorgho issue d’un mélange de 17 variétés locales, avec pour objectif une meilleure adaptation à la sécheresse.

À Thiès, Mbaye Diouf, de l’Union des Groupements Paysans de Meckhé (UGPM) et membre de l’ASPSP, expérimente depuis 2016 des pépinières de mil. Il sème tôt en pépinière, dès mi-mai, puis repique en août. Cette méthode, inspirée de la pratique du repiquage au moment du démariage, lui a permis d’obtenir de bonnes récoltes même lors des années les plus sèches, contrairement aux semis tardifs souvent infructueux.

Cette réussite s’explique notamment par la sensibilité du mil local à la photopériode – une caractéristique qui déclenche la floraison uniquement lorsque les jours atteignent une certaine longueur, généralement en septembre. Semées trop tard, ces plantes ne peuvent pas remplir correctement leurs grains. La technique de Mbaye Diouf permet donc de mieux synchroniser le cycle végétatif avec la fin de la saison des pluies.

Les variétés issues de la recherche moderne sont généralement homogènes, sélectionnées pour des environnements contrôlés et l’usage d’intrants chimiques. Leur faible diversité génétique les rend peu aptes à s’adapter aux aléas climatiques, contrairement aux variétés paysannes.

La recherche conventionnelle mise principalement sur la précocité, en sélectionnant des variétés à cycle court. Mais cette approche, souvent limitée à un seul caractère, ne prend pas en compte la complexité des mécanismes d’adaptation. D’autant que les caractères morphologiques et physiologiques favorables à la résistance à la sécheresse (système racinaire profond, pression osmotique élevée, etc.) sont difficiles à sélectionner.

Pour enrichir la diversité de leurs semences, les paysans pratiquent des échanges, perpétuant une tradition millénaire. En Afrique de l’Ouest, cette dynamique se concrétise à travers les Foires des semences paysannes, initiées en 2007 par l’Association Sénégalaise des Producteurs de Semences Paysannes (ASPSP), sous l’impulsion de son président Lamine Biaye. Ces foires biennales organisées à Djimini ont permis de sauvegarder de nombreuses variétés menacées et de renforcer la résilience des communautés rurales.

Les variétés paysannes sont cultivées en agroécologie, un mode de production respectueux de l’environnement. Fertilisation organique, aménagements anti-érosifs (diguettes, zai), cultures associées, brise-vents : toutes ces pratiques renforcent la capacité d’adaptation des plantes à la sécheresse.

Comme le souligne Jean-Pierre Berlan, directeur de recherche à l’INRA en France :
« La richesse variétale dont nous disposons a été créée par les paysans de l’ensemble de la planète, et particulièrement ceux du tiers-monde. »

Selon le groupe ETC, entre 1960 et aujourd’hui, les chercheurs ont produit environ 80 000 variétés appartenant à 150 espèces. Sur la même période, les paysans ont maintenu et sélectionné près de 2,1 millions de variétés couvrant 7 000 espèces.

Ce constat met en lumière le rôle fondamental des paysans, véritables gardiens de la biodiversité agricole, dans la lutte contre les effets du changement climatique.

Par Irina VEKCHA
Professeure à l’École Nationale Supérieure d’Agriculture (ENSA), Sénégal
Spécialiste en génétique et sélection végétale

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