Une contribution de Mme Irina Vekcha, Professeur en génétique et selection végétale à l’ENSA, Ecole Nationale Supérieure d’Agriculture, Sénégal qui estime haut et fort que la suspension du projet Target Malaria au Burkina Faso est la victoire pour les opposants aux tests du forçage génétique en milieu ouvert qui est une technologie récente , la première expérience (en cages) démontrant la faisabilité de son application aux moustiques Anophèles qui a été menée en 2018 par Andrea Crisanti et son équipe.
Le projet Target Malaria affirme pouvoir éradiquer le paludisme en utilisant la technologie de forçage génétique pour éliminer les moustiques Anopheles, vecteurs du paludisme. Il existe plusieurs programmes de recherche appliquée sur le forçage génétique ciblant différentes espèces (insectes, mammifères, etc.), utilisant différents types de forçage génétique et présentant différents stades de développement technologique [1] (CSS et al. 2019, Tableau 2). Mais le programme le plus avancé dans ce domaine est celui de Target Malaria au Burkina Faso qui bénéficie d’énormes injections de capitaux provenant de la Fondation Bill Gates, de la DARPA, United States Defense Advanced Research Projects Agency, de l’Open Philanthropy Project Fund, etc.
Le forçage génétique est une technologie récente : la première expérience (en cages) démontrant la faisabilité de son application aux moustiques Anophèles a été menée en 2018 par Andrea Crisanti et son équipe.
C’est une technologie très puissante qui induit des changements profonds et sans précédent dans la nature. En contournant les lois de l’hérédité (connues sous le nom de lois de Mendel), il est capable d’anéantir rapidement une espèce entière. Normalement, selon les lois de Mendel, une mutation (altération du matériel génétique) est transmise à 50 % de la descendance. Cependant, dans le cas de forçage génétique, la mutation est transmise à l’ensemble de la descendance. Le projet vise à produire des mutations qui perturbent la reproduction de l’espèce Anopheles gambiae, entraînant la naissance exclusive d’individus mâles. La dissémination de ces gènes modifiés provoquera ainsi la disparition de l’espèce entière.
Le forçage génétique est une technologie très controversée qui a fait l’objet de demandes de moratoire mondial lors des négociations de la Convention sur la Diversité Biologique, en 2016 et en 2018.
Les scientifiques du monde entier appellent à la plus grande prudence et soulignent que cette technologie n’existe qu’en laboratoire et n’est pas prête pour des essais sur le terrain en raison de son degré élevé d’incertitude et d’imprévisibilité. Les impacts des organismes résultant du forçage génétique sur la santé et les écosystèmes sont inconnus et potentiellement irréversible [1] (CSS et al. 2019).
Les moustiques sont des éléments importants des écosystèmes, dont le rôle reste encore mal compris et les écosystèmes possèdent une grande capacité d’adaptation et de résistance aux changements induits par l’homme. Les moustiques sont les pollinisateurs et les maillons essentiels de la chaîne alimentaire ; leur disparition peut entraîner des effets en cascades imprévisibles provoquant la déstabilisation des écosystèmes.
L’élimination des moustiques anophèles, vecteurs du paludisme, stratégie choisie par Target Malaria pour éradiquer cette maladie, ne résout pas nécessairement le problème, car d’autres vecteurs du paludisme peuvent émerger pour occuper la niche écologique vacante. Christophe Boëte souligne que l’hypothèse selon laquelle la modification d’un complexe entier d’espèces ne produira que des résultats bénéfiques est scientifiquement trompeuse, excessivement réductrice et écologiquement risquée. Elle ignore un point central en écologie : les écosystèmes sont des réseaux de relations interdépendantes, et non des unités isolées.
Le forçage génétique est fortement influencé par un effet de battage médiatique qui le présente comme un outil révolutionnaire et prometteur dans la lutte contre le paludisme, tout en négligeant les risques et les limitations techniques.
Plusieurs publications scientifiques ont souligné que les moustiques GM ont le potentiel de se propager sur de vastes zones géographiques ; cela signifie qu’une fois relâchés dans un pays donné, ils peuvent se répandre au-delà des frontières nationales, engendrant de multiples problèmes politiques et écologiques.
Le projet attire l’attention du monde entier car il vise à réaliser le premier test mondiale du forçage génétique en milieu ouvert, en choisissant l’Afrique de l’Ouest comme terrain d’expérimentation. Et c’est une d’expérimentation à haut risque !
Le projet a été conçu en Grande-Bretagne, au Collège Imperial de Londres, dans le laboratoire dirigé par Andrea Crisanti. Son protocole expérimental est très complexe : il comprend trois phases, chacune portant sur un type (souche) particulier de moustiques GM. Seule la 3ème phase vise la lutte contre le paludisme et repose sur l’utilisation de forçage génétique. Toutes les souches sont produites par l’équipe de Crisanti et doivent être importées au Burkina Faso pour des essais sur le terrain. Après leur importation, les moustiques sont gérés par l’équipe locale de Target Malaria, dirigée par Abdoulaye Diabaté ; chaque phase devrait normalement se terminer par un lâcher de moustiques effectué par équipe de Diabaté.
L’espèce visée par l’expérimentation Target Malaria est Anopheles coluzzi, le vecteur majeur du paludisme, largement répandu en Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale. Montrant une grande plasticité écologique, l’espèce est très adaptable et prospère dans des environnements divers, allant des forêts tropicales humides aux savanes arides du Sahel, en passant par les habitats anthropiques tels que les rizières irriguées ou les zones fortement urbanisées. An. coluzzii est un membre du complexe d’espèces An. gambiae, un groupe de 7 espèces étroitement apparentées, souvent indiscernables, ayant des capacités variables de transmission du paludisme, avec An. gambiae s.s. (sensu stricto) et An. coluzzii comme éléments clés.
Les souches des 1ère et 2ème phase du projet ont été obtenues grâce à la technologie d’édition du génome, une nouvelle technologie basée sur l’utilisation des enzymes spécialisées appelées endonucléases de « homing », des enzymes qui reconnaissent et clivent un site spécifique (site de reconnaissance) de l’ADN (molécule qui contient l’information génétique), provoquant la désactivation du gène cible. Cependant, les nucléases peuvent parfois se tromper de cible et cliver des sites d’ADN non prévus (effets hors cible), entraînant une cytotoxicité, une instabilité génétique et des mutations. La technologie d’édition du génome, une branche de la biologie synthétique, une technologie émergente, encore mal connue et controversée, notamment en ce qui concerne les risques. Combien de personnes au Burkina Faso savent ce que sont la technologie d’édition du génome et la biologie synthétique et quels sont leurs risques ?
La souche de 1ère phase, créée en 2008, est une souche de moustiques GM mâles stériles. La souche contient un faible pourcentage (environ 0,5 %) de moustiques GM femelles, capables de piquer l’homme et de se croiser avec la population locale de moustiques. Seules les femelles se nourrissent de sang humain pour obtenir les nutriments essentiels au développement de leurs œufs et transmettre le parasite responsable du paludisme, Plasmodium falciparum, lors d’une piqûre infectieuse. La souche de 1ère phase possède un transgène (gène transféré), symbolisé par I-Ppo-I (provenant de la moisissure visqueuse Physarum polycephalum), qui contrôle une endonucléase de « homing ».
La souche de 2ème phase créée en 2014, est une souche de moustiques GM mâles biaisés (ou auto-limitante ou X-shredder). Ces moustiques mâles sont fertiles mais produisent principalement la descendance mâle (la souche contient environ 5 % de moustiques GM femelles). Le transgène de la souche est une mutation du gène I-PpoI (obtenue par Crisanti et son équipe par la mutagenèse ciblée).
En 2019, dans le cadre de la 1ère première phase du projet, Target Malaria a relâché 6 400 moustiques GM dans le village de Bana, au Burkina Faso, malgré les protestations de la société civile burkinabè.
En mars 2022, le projet est passé à la 2ème phase, suite à l’importation des œufs de la souche de moustiques GM mâles biaisés.
L’obtention des moustiques GM comprend deux étapes:
- Le transfert du gène (unité héréditaire) ciblé dans le matériel génétique du moustique (par transformation génétique).
- Les croisements répétés du produit obtenu avec les moustiques locaux (technique de backcross ou de rétrocroisement). La phase de backcross permet d’assurer l’adaptation de la souche GM à l’environnement local.
En 2017, une étude clé génétique de Riehle et al. (2017), confirmée par d’autres recherches (institut Pateur) a découvert des informations cruciales pour comprendre le rôle des moustiques dans la transmission du paludisme. L’étude a demontré que chaque population de moustiques comprend deux catégories d’individus:
- Les moustiques qui ont tendance à rester et à se nourrir (piquer) à l’intérieur des habitations (puisqu’ils sont adaptés à l’aridité) et qui ont une faible capacité à transmettre le paludisme,
- Les moustiques qui ont tendance à rester/piquer dehors (puisqu’ils sont adaptés à l’humidité) et qui ont une grande capacité à transmettre le paludisme [2] (Riehle et al. 2017).
Les deux caractéristiques : la capacité de transmission du paludisme et l’adaptation à l’humidité / l’aridité, sont héritées ensemble (car les gènes qui contrôlent ces caractéristiques font partie de la structure génétique complexe appelée inversion chromosomique, caractérisée par le fait que les gènes situés sur une inversion sont toujours hérités ensemble sous forme d’un seul bloc ou super gène).
La découverte de Riehle et al présente un grand intérêt pour l’amélioration des méthodes conventionnelles, qui jusqu’à présent ciblaient principalement les moustiques vivant à l’intérieur des habitations, par l’utilisation de moustiquaires et d’insecticides. Cette découverte montre l’intérêt de modifier les stratégies en se concentrant sur les insectes vivant principalement à l’extérieur.
La 2ème phase du projet a connu de sérieux revers. Quelques mois après l’importation de la souche de cette phase, plusieurs articles scientifiques ont été publiés, faisant état de problèmes techniques majeurs rencontrés lors du processus d’obtention de la souche.
En juillet 2022, Vitale et al., un groupe de chercheurs de Target Malaria, a publié un article indiquant que la structure du matériel génétique (génome) de la souche de 2ème phase (position du transgène) réalisée par l’équipe de Chrisanti au moment de la création de la souche, en 2014, était incorrecte [3] (Vitale et al. 2022). Le site réel du transgène, corrigé par Vitale et al., pose problème puisqu’il se trouve dans une zone sensible du génome (près du centromère), où la présence du transgène risque de provoquer des perturbations dans le fonctionnement de l’organisme (instabilité du génome et dysfonctionnement du transgène).
En octobre 2022, Andrea Crisanti a publié, en tant que co-auteur, un article confirmant les résultats de Vitale et al. et révélant des problèmes supplémentaires concernant la souche de 2ème phase [4] (Pollegioni et al. 2022). L’article reconnaît que la souche présente des défauts importants qui pourraient avoir de multiples implications pour la transmission du paludisme ainsi que pour l’adaptation écologique ; il s’agit d’une forme d’autocritique de la part du concepteur de projet. L’article explique que, dans le cadre de l’expérience Target Malaria, la phase de backcross n’a pas fonctionné correctement, ce qui a entraîné des défauts dans la souche de la 2ème phase.
D’autres critiques de la souche de 2ème phase ont été formulé par le groupe de recherche TESTBIOTECH, dirigé par Christoph Then [5] (TESTBIOTECH 2023). Le risque de flux de gènes provenant des souches GM vers les souches non GM, conduisant à leur contamination, est l’une des principales critiques des OGM. Pour TESTBIOTECH, Target Malaria a sous-estimé les risques de flux de gènes provenant de la souches GM de 2ème phase vers la population locale de moustiques.
Les auteurs de Target Malaria ont donné quelquesexplications sur les données erronées : le projet n’a pas pris en compte la complexité des phénomènes étudiés. Concernant la conclusion erronée relative au site d’insertion du transgène de la souche de 2ème phase, l’équipe de Crisanti l’a attribuée à la présence de séquences (éléments constitutifs de l’ADN) hautement répétitives dans le matériel génétique (génome) de moustique Anopheles, estimées à 33 %, ce qui a rendu la caractérisation du génome difficile.
Les auteurs fournissent également des explications sur l’inefficacité du backcross : ils n’ont pas tenu compte de conclusions de Riehle et al. (2017) concernant la relation entre la capacité de transmission du paludisme par les moustiques et leur adaptation à l’humidité / l’aridité. Ainsi, les conditions d’élevage des moustiques, notamment l’humidité, n’ont pas été contrôlées et les moustiques ont été maintenus dans des conditions d’élevage standard, à une température de 28 ± 1 °C et une humidité relative de 80 % ± 10 %, ce qui est assez humide.
L’article cosigné par Crisanti attribue l’inefficacité de la procédure de backcross, au moins en partie, aux conditions assez humides de l’expérience. L’élevage de moustiques, réalisé dans les conditions humides, favorise la sélection de moustiques qui, d’une part, sont adaptés à l’humidité et, d’autre part, ont une forte capacité à transmettre le paludisme.
La 3ème phase du projet, en préparation à Londres, a également fait l’objet de critiques. Le rapport d’experts de l’OMS, Organisation mondiale de la santé, 2022, a identifié plusieurs problèmes techniques:
• Le modèle de forçage génétique CRISPR-Cas9 utilisé par Target Malaria ne fonctionne pas ; en particulier, sa construction génétique est devenue instable suite à une mutation, ce qui compromet l’efficacité du modèle.
- Le projet rencontre des difficultés pour définir les espèces de moustiques qui doivent être ciblées par la technologie du forçage génétique. Le projet vise l’élimination des moustiques vecteurs du paludisme, or plusieurs espèces d’Anophèles sont vecteurs de cette maladie. À ce stade, le projet n’a pas encore permis d’identifier toutes les espèces d’Anophèles à cibler [6] (WHO 2022).
Malgré toutes ces publications critiques, l’équipe locale de Target Malaria a cherché un accord avec la société civile burkinabè pour les lâchers de la souche de 2ème phase, tout en gardant le silence complet sur les problèmes de cette souche et sur les publications qui les ont signalés. Le 6 août 2024, Abdoulaye Diabaté, le chef de l’équipe locale, a accordé une interview au quotidien burkinabé Sidwaya, déclarant que le projet se déroule bien et que « nous passons progressivement à la 3ème phase » basée sur le forçage génétique.
La tentative d’obtenir l’accord pour les lâchers de moustiques a échoué face à l’opposition de la population burkinabè, inquiète par les conséquences néfastes possibles de ces lâchers sur la santé et les écosystèmes. Le 30 mai 2024, lors d’une conférence de presse, la Coalition de Veille sur les activités biotechnologiques au Burkina Faso a exprimé sa ferme opposition au lâcher de moustiques GM de 2ème deuxième phase et aux tests du forçage génétique au Burkina Faso et en Afrique.
Le 11 août 2025, malgré l’opposition de la population, Target Malaria a procédé au lâcher de 75 000 moustiques GM de 2ème phase dans le village de Souroukoudingan, au Burkina Faso.
Cependant, une dizaine de jours plus tard, le projet a subi un revers majeur : le 22 août, le gouvernement burkinabè a annoncé la suspension des activités de Target Malaria sur l’ensemble du territoire national. Les installations abritant les moustiques GM ont été scellées depuis le 18 août 2025 et tous les échantillons ont été détruits. Les moustiques GM relâchés dans le village de Souroukoudingan ont été éliminés à l’aide d’insecticides.
La suspension du projet Target Malaria au Burkina Faso est la victoire pour les opposants aux tests du forçage génétique en milieu ouvert.
Références.
[1] CSS et al. 2019 Report Gene Drives
[2] Riehle et al. 2017 The Anopheles gambiae 2La chromosome inversion is associated with susceptibility to Plasmodium falciparum in Africa – PMC
[3] Vitale et al. 2022 Comprehensive characterization of a transgene insertion in a highly repetitive, centromeric region of Anopheles mosquitoes – PMC
[4] Pollegioni et al. 2022 Introgression of a synthetic sex ratio distortion transgene into different genetic backgrounds of Anopheles coluzzii – PMC
[5] TESTBIOTECH 2023 Testbiotech_background_X-shredder_and-gene_drives_version2.pdf [6] WHO 2022 Seventeenth meeting of the WHO Vector Control Advisory Group, 3–6 October 2022