Dans sa publication « sur le danger de l’expérimentation du forçage génétique, qui se trouve actuellement à la fin de sa 2ème phase, au Burkina Faso, avant de passer à la 3ème phase qui utilise le forçage génétique » Mme Irina Vekcha Professeur de génétique à l’ENSA (Université d’Agriculture du Sénégal) révéle que « Lâcher des moustiques génétiquement modifiés au Burkina Faso est dangereux »
Le projet Target Malaria vise à éradiquer le paludisme en utilisant la technologie controversée des forçages génétiques (gene drive). En 2019, le projet a libéré des moustiques génétiquement modifiés (OGM) dans un village du Burkina Faso, en Afrique de l’Ouest, mais les habitants s’opposent à de nouvelles libérations. Plusieurs publications scientifiques ont mis en évidence des problèmes techniques majeurs qui freinent l’avancement du projet.
Le projet Target Malaria affirme pouvoir éradiquer le paludisme en utilisant un forçage génétique pour éliminer les moustiques Anopheles, vecteurs de la maladie. Divers projets de forçages génétiques existent à travers le monde, ciblant différentes espèces (insectes, mammifères, champignons, etc.), utilisant différents types de forçages, et se trouvant à des stades de développement technologique variés. Ces projets sont présentés dans le tableau 2 du rapport sur les Gene Drives, produit par l’ENSSER, Réseau européen de scientifiques pour la responsabilité sociale et environnementale. Le projet Target Malaria, qui utilise le système CRISPR/Cas9 pour éliminer Anopheles gambiae, est le plus avancé.
Le projet a été conçu en Grande-Bretagne, à l’Imperial College de Londres, dans le laboratoire dirigé par Andrea Crisanti. Le protocole expérimental du projet est très complexe : il comprend trois phases, chacune étant centrée sur un type (souche) particulier de moustiques OGM. Seule la troisième phase vise à lutter contre le paludisme et repose sur l’utilisation du forçage génétique. Toutes les souches sont produites par l’équipe de Crisanti et doivent être importées au Burkina Faso pour les essais sur le terrain. Une fois importés, les moustiques sont pris en charge par l’équipe locale de Target Malaria, dirigée par Abdoulaye Diabaté ; chaque phase doit normalement se conclure par une libération de moustiques réalisée par son équipe.
Le projet progresse rapidement, grâce à d’énormes financements, venant principalement de la Fondation Bill Gates. Il est fortement soutenu par le NEPAD (Nouveau Partenariat pour le Développement de l’Afrique), une agence de l’Union africaine. Le NEPAD, favorable aux forçages génétiques, a mandaté l’ABNE (Réseau africain d’expertise en biosécurité) pour superviser l’expérience Target Malaria. L’ABNE est financé par la Fondation Gates, tandis que le NEPAD reçoit un financement du Open Philanthropy Project, également bailleur de fonds du projet.
En 2019, dans le cadre de la première phase, Target Malaria a libéré 6 400 moustiques OGM dans le village de Bana, au Burkina Faso, malgré les protestations de la société civile burkinabè. Le projet est actuellement dans sa deuxième phase, commencée en mars 2022, après l’importation de la souche correspondante. Avant toute importation, l’équipe de Crisanti mène normalement de nombreux tests pour vérifier la qualité des souches, et seules celles répondant à tous les critères fixés sont acceptées. Toutefois, des revers ont été rencontrés.
Quelques mois après l’importation de la souche de deuxième phase, plusieurs articles scientifiques ont signalé la détection tardive de problèmes techniques survenus lors de la fabrication de la souche.
En octobre 2022, Andrea Crisanti a publié un article en co-auteur montrant que cette souche comportait d’importants défauts susceptibles, selon lui, d’avoir « de multiples implications sur la transmission de la maladie et sur l’adaptation écologique ». Cet article constitue une forme d’autocritique du concepteur du projet.
La production de moustiques OGM implique deux étapes :
Le transfert du gène ciblé dans le matériel génétique du moustique (transformation génétique) — un gène étant une unité héréditaire contrôlant un caractère.
Des croisements répétés avec les moustiques locaux (technique du rétrocroisement) pour assurer l’adaptation de la souche OGM à l’environnement local.
L’article explique que, dans le cas du projet Target Malaria, cette étape de rétrocroisement n’a pas bien fonctionné, ce qui a conduit aux défauts observés dans la souche. Il identifie comme cause l’omission de phénomènes génétiques complexes, comme les inversions chromosomiques, les gènes liés à la transmission du paludisme ou ceux liés à l’adaptation à l’humidité ou à la sécheresse.
Un autre problème vient du fait que les conditions d’élevage des moustiques n’ont pas été maîtrisées, en particulier l’humidité. Les moustiques ont été élevés à 28 ± 1 °C et 80 % ± 10 % d’humidité relative, ce qui est très humide. L’article attribue en partie l’échec du rétrocroisement à ces conditions.
Cette explication est renforcée par une étude de Riehle et al. (2017), montrant que chaque population de moustiques comprend deux catégories : les moustiques se reposant à l’intérieur des maisons (adaptés à la sécheresse), à faible capacité de transmission, et ceux se reposant à l’extérieur (adaptés à l’humidité), à forte capacité de transmission du paludisme.
Cela signifie que l’élevage en conditions humides favorise les moustiques les plus dangereux, capables de transmettre efficacement le paludisme.
La complexité des phénomènes étudiés (hérédité des forçages génétiques, interactions écosystémiques, etc.), ainsi que le manque de connaissances sur ces sujets, est l’une des principales critiques des opposants aux tests de forçage génétique en milieu ouvert. Même si cette deuxième phase ne concerne pas encore directement le forçage génétique, les travaux de recherche deviennent déjà trop complexes.
Par ailleurs, Andrea Crisanti, auteur de plus de 100 publications scientifiques, est aussi un sénateur italien, ce qui l’a éloigné depuis plusieurs années du projet Target Malaria.
D’autres critiques ont été formulées par Vitale et al., également chercheurs du projet, et par le groupe de recherche TESTBIOTECH. Malgré ces publications critiques, l’équipe locale a tenté en 2024 de conclure un accord avec la société civile burkinabè pour procéder à de nouvelles libérations, sans mentionner les défauts de la souche ni les publications les signalant. Le 6 août 2024, Abdoulaye Diabaté a donné une interview au journal Sidwaya, affirmant que le projet avançait bien et que « nous nous dirigeons progressivement vers la troisième phase », basée sur le forçage génétique.
Cette tentative a échoué face à la vive opposition de la population burkinabè, préoccupée par les conséquences sur la santé et les écosystèmes. Le 30 mai 2024, lors d’une conférence de presse, la Coalition pour le Suivi des Activités en Biotechnologie au Burkina Faso, composée de COPAGEN, COASP, AfriTap, FIAN Burkina Faso, Terre à Vie et CNABio, a exprimé son opposition ferme à toute libération de moustiques OGM de deuxième phase et à toute expérimentation de forçage génétique au Burkina Faso et en Afrique. Elle a demandé à l’ANB (Agence Nationale de Biosécurité) de « refuser d’accorder une nouvelle autorisation ».
En réponse, lors d’une rencontre avec les autorités locales de Bobo-Dioulasso le 27 mars 2025, les représentants de l’ANB ont affirmé que « toutes les mesures ont été prises pour garantir l’utilisation sécurisée des moustiques OGM ».
La troisième phase du projet, en préparation à Londres, est également critiquée. Le rapport d’experts de l’OMS (2022) a identifié plusieurs problèmes techniques :
Le modèle de forçage génétique utilisé ne fonctionne pas : le construct génétique est devenu instable à cause d’une mutation.
Le projet a du mal à déterminer quelles espèces de moustiques Anopheles doivent être ciblées. Or, plusieurs espèces sont vectrices du paludisme.
Ces problèmes montrent que la technologie du forçage génétique n’est pas prête et que l’objectif d’éradication du paludisme reste difficile à atteindre. Il existe également des soupçons selon lesquels l’éradication du paludisme ne serait qu’un prétexte pour tester cette technologie à ciel ouvert. Selon la Coalition burkinabè, si le but réel était de lutter contre le paludisme, d’autres solutions moins risquées existent, comme : une bonne gestion environnementale, la promotion de l’artemisia, plante largement connue au Burkina Faso.
La découverte de Riehle et al., confirmée par d’autres, est précieuse pour améliorer les méthodes conventionnelles de lutte contre le paludisme, qui ciblaient principalement les moustiques à l’intérieur des maisons (moustiquaires, insecticides). Il faudrait désormais repenser la stratégie, en ciblant les moustiques extérieurs.
Le forçage génétique est une expérience à haut risque ! La communauté scientifique internationale s’inquiète de ces essais. Target Malaria veut lancer le premier essai en milieu ouvert de cette technologie dans le monde, en choisissant le Burkina Faso comme terrain d’expérimentation.
Le forçage génétique est une technologie récente et mal comprise. Le premier essai en cage, démontrant sa faisabilité sur Anopheles, date de 2018 (Crisanti et son équipe).
Cette technologie est extrêmement puissante et modifie profondément la nature : en contournant les lois de Mendel, elle permet la transmission quasi systématique (près de 100 %) d’une mutation à toute la descendance, contre 50 % normalement. L’objectif est de produire des mutations empêchant la reproduction de Anopheles gambiae, ne laissant naître que des mâles, menant à l’extinction totale de l’espèce.
Mais cette stratégie suscite de fortes controverses. Lors des négociations de la Convention sur la Diversité Biologique (CBD) en 2016 et 2018, plusieurs appels à un moratoire mondial sur le forçage génétique ont été lancés. Les scientifiques soulignent que cette technologie n’existe encore qu’en laboratoire et n’est pas prête pour le terrain. Les moustiques, composants essentiels des écosystèmes (pollinisateurs, base de la chaîne alimentaire), remplissent des rôles encore mal compris. Leur élimination pourrait : ne pas résoudre le problème du paludisme (d’autres vecteurs pouvant prendre le relais), avoir des impacts imprévus sur les écosystèmes.
Malgré ces alertes, Abdoulaye Diabaté banalise le recours au forçage génétique : selon lui, c’est « un système spécifique qu’on attache au moustique… il suffira de libérer quelques moustiques dans un village, et ceux-ci feront le travail… Cela peut aller jusqu’au-delà du Burkina Faso. C’est ce qui rend cette technologie si belle. »
Mais là où Diabaté voit de la beauté, d’autres voient un danger. Plusieurs publications scientifiques soulignent que ces moustiques pourraient se propager sur de vastes territoires, dépassant les frontières nationales et posant de nombreux problèmes politiques et écologiques. Contrairement aux OGM de première génération comme le coton Bt (bien connu au Burkina pour son échec), ces moustiques peuvent se propager de manière autonome et persistante, rendant leur contrôle extrêmement difficile.
Mme Irene constate qu’au Burkina Faso des inquiétudes croissantes autour du projet Target Malaria et de la technologie du forçage génétique sont observées chez les populations.
Le projet Target Malaria, soutenu par de puissants bailleurs internationaux tels que la Fondation Bill Gates, ambitionne d’éradiquer le paludisme en utilisant une technologie de pointe, mais controversée, le forçage génétique (gene drive).
Développé au Royaume-Uni par le Pr Andrea Crisanti, ce projet a débuté ses tests sur le terrain au Burkina Faso, où il rencontre une opposition croissante de la société civile et de plusieurs scientifiques.
Des moustiques OGM sont libérés malgré les alertes. En 2019, dans le cadre de la première phase expérimentale, 6 400 moustiques génétiquement modifiés ont été libérés dans le village de Bana, au Burkina Faso. Cette initiative a été menée par l’équipe locale de Target Malaria dirigée par Abdoulaye Diabaté, avec l’aval des autorités, mais sans le consentement de nombreuses organisations citoyennes.
Aujourd’hui, le projet est entré dans sa deuxième phase, lancée en 2022, avec de nouvelles souches importées pour des tests plus avancés. Mais plusieurs publications scientifiques récentes ont révélé des défauts majeurs dans la conception de cette deuxième génération de moustiques, notamment liés à des erreurs dans le processus d’adaptation des insectes à leur environnement naturel.
Un article co-signé en octobre 2022 par le Pr Crisanti lui-même reconnaît que la souche utilisée présente des défauts « ayant des implications multiples sur la transmission de la maladie et l’adaptation écologique ». Il pointe un échec dans la phase de rétrocroisement, censée assurer l’adaptation des moustiques OGM aux conditions locales. D’où des erreurs techniques qui inquiètent sont notées.
Les scientifiques critiquent également les conditions d’élevage en laboratoire, jugées trop humides. Ces conditions favoriseraient des moustiques ayant une forte capacité à transmettre le paludisme, contrairement à ceux adaptés à la sécheresse, moins dangereux.
Face à ces révélations, plusieurs organisations de la société civile, réunies au sein de la Coalition pour le Suivi des Activités en Biotechnologie au Burkina Faso, ont exprimé leur refus catégorique d’autoriser de nouvelles libérations. Ainsi l’opposition de la société civile burkinabè est catégorique.
D’ailleurs lors d’une conférence de presse tenue en mai 2024, des groupes comme COPAGEN, COASP, FIAN Burkina Faso, et Terre à Vie, ont appelé l’Agence nationale de biosécurité (ANB) à refuser toute nouvelle autorisation.
Pourtant, en août 2024, dans une interview au quotidien Sidwaya, Abdoulaye Diabaté affirmait que le projet avançait correctement et que l’équipe locale se préparait déjà à passer à la troisième phase, celle du forçage génétique à grande échelle.
La troisième phase, encore en préparation à Londres, suscite de vives inquiétudes. Le forçage génétique est une technologie puissante mais dangereuse capable de modifier durablement une espèce entière. Contrairement aux lois naturelles de l’hérédité, une mutation transmise par forçage peut être héritée par près de 100 % des descendants, permettant d’éliminer des populations entières, comme Anopheles gambiae, principal vecteur du paludisme.
Cependant, cette approche soulève de sérieux risques écologiques et éthiques. Les moustiques sont des éléments clés des écosystèmes : ils pollinisent, nourrissent d’autres espèces, et leur disparition pourrait créer un déséquilibre écologique majeur. Par ailleurs, la propagation incontrôlée des moustiques modifiés au-delà des frontières nationales pourrait poser des problèmes diplomatiques inédits.
De nombreux chercheurs, y compris au sein même de Target Malaria, alertent sur le manque de maturité scientifique de cette technologie. Des voix scientifiques appellent à la prudence. Un rapport de l’OMS publié en 2022 signale que le modèle de forçage utilisé est instable, et que le projet ne parvient pas à identifier clairement toutes les espèces de moustiques à cibler.
Certains chercheurs et ONG estiment même que l’éradication du paludisme pourrait n’être qu’un prétexte pour expérimenter le forçage génétique à ciel ouvert. D’autres solutions, moins risquées, existent : une meilleure gestion de l’environnement, ou encore la promotion de l’artemisia, plante locale connue pour ses propriétés antipaludiques.
Alors que les autorités burkinabè affirment que « toutes les mesures sont prises pour garantir la sécurité », la société civile continue d’exiger transparence, précaution et respect du principe de consentement préalable. La pause ou la poursuite ? Semble être le maître mot.
Le Burkina Faso est aujourd’hui au cœur d’un débat mondial sur les limites éthiques de la biotechnologie, et pourrait bien devenir un cas emblématique de la confrontation entre promesse scientifique et prudence environnementale.
Mme Irina Vekcha Mme Thiéllo. Professeur de génétique à l’ENSA (Université d’Agriculture du Sénégal)
