Mme la Professeure Irina Vekcha, spécialiste en génétique et sélection végétale à l’École nationale supérieure d’agriculture (ENSA) de Thiès, rend hommage à Mme Almut Hahn, une grande figure de l’agroécologie au Sénégal, à l’occasion de ses 91 ans. Toujours active, courageuse et pleine d’énergie, Almut Hahn demeure un exemple inspirant pour toutes les générations.
Sensible très tôt aux défis du continent africain, Almut Hahn a quitté son pays natal, l’Allemagne, pour s’installer durablement au Sénégal afin d’accompagner les populations rurales dans l’amélioration de leurs conditions de vie. Profondément convaincue que l’agroécologie constitue une voie essentielle pour le développement durable de l’Afrique, elle a consacré l’essentiel de sa vie à la promotion de cette approche.
La conception de l’aide portée par Almut Hahn est singulière : elle repose sur la conviction que les populations locales sont les premières détentrices de savoirs sur leurs terroirs. Pour elle, l’aide doit renforcer les capacités locales plutôt que les remplacer. Cette démarche profondément pédagogique s’inscrit dans la continuité de son parcours d’enseignante.
Née en Allemagne, Almut Hahn a suivi une formation universitaire en langues (anglais et français), en sciences de l’éducation et en psychologie. Après plusieurs années d’enseignement, elle s’est entièrement consacrée aux projets agroécologiques. Elle accorde une place centrale au partage des connaissances, qu’elle considère comme la forme la plus durable et la plus noble de l’aide au développement. Elle incarne profondément une vision humaniste de l’aide au développement.
Depuis la période coloniale, l’agriculture sénégalaise a été fortement orientée vers la culture de l’arachide destinée à l’exportation. Cette expansion s’est souvent faite au détriment des forêts et des cultures vivrières traditionnelles telles que le mil, le sorgho ou le niébé, entraînant l’appauvrissement des sols et leur érosion.
Parallèlement, les habitudes alimentaires ont profondément changé. Les plats traditionnels riches en nutriments ont progressivement été remplacés par le riz brisé importé, le pain blanc, les produits ultra-transformés et les boissons industrielles. Il le fallait pour comprendre les racines des déséquilibres agricole et alimentaire. Cette transition alimentaire a contribué à la malnutrition et à l’émergence de maladies non transmissibles comme l’hypertension, le diabète et certains cancers.
Face à ce constat, Almut Hahn défend une agroécologie adaptée aux réalités africaines. Celle-ci repose sur l’amélioration de la structure des sols, la gestion de l’eau de pluie, la reforestation, la promotion des cultures locales biologiques et la sélection de semences paysannes reproductibles, adaptées aux conditions climatiques locales pour faire de l’Agroécologie en faire une alternative durable.
Contrairement aux semences hybrides coûteuses, dépendantes des intrants chimiques, les semences paysannes favorisent l’autonomie des producteurs. La transformation et la commercialisation des produits locaux, notamment par les groupements féminins, permettent de proposer des aliments de grande qualité et de renforcer l’économie locale.
Forte de ces convictions, Almut Hahn a œuvré à leur mise en pratique. En collaboration avec des acteurs engagés d’Agrecol Allemagne, elle a contribué au Centre d’information sur l’agroécologie Agrecol, basé en Suisse, avant de participer à la création d’AGRECOL Afrique.Une des actrices clé de la structuration de l’Agroécologie en Afrique.
Elle a également joué un rôle déterminant dans la naissance et le fonctionnement de plusieurs organisations majeures : ASPSP, COPAGEN Sénégal, FENAB, ANAMED Sénégal, entre autres.
Son engagement pour l’écologie s’est renforcé lors de sa première visite au Sénégal en 1980, en pleine période de sécheresse. Les images de bétail mourant et de terres dégradées l’ont profondément marquée et ont ancré sa conviction que la collaboration respectueuse avec la nature constitue une part essentielle de la solution.
Après dix années passées au centre d’information en Suisse, Almut Hahn s’est rendue au Sénégal afin de poser les bases d’un centre d’information africain. Dans les années 1990, les difficultés d’accompagnement à distance ont conduit AGRECOL à décentraliser ses activités en Afrique et dans les Andes.
Chargée de l’installation d’AGRECOL Afrique, Almut Hahn a conduit, dès 1994, de vastes concertations avec des partenaires africains. En 1995, avec Papa Meissa Fall, elle a effectué une mission régionale au Bénin et au Mali, avant que le Sénégal ne soit choisi comme siège. En 1996, AGRECOL Afrique a été officiellement enregistrée, avec Almut Hahn comme première coordinatrice.ainsi ce fut l’ancrange enclenché avec la création d’Agrécol Afrique.
L’organisation publiait le bulletin Acacia, en français et en anglais, et a contribué à la création de la FENAP, aujourd’hui acteur majeur de l’agriculture biologique au Sénégal.
Après sa retraite, Almut Hahn a choisi de rester au Sénégal. À Fandène, près de Thiès, elle a aménagé une ferme de trois hectares dans des conditions difficiles, marquées par la pauvreté des sols et les problèmes d’accès à l’eau. Malgré de nombreux échecs, elle a persévéré, avec l’aide des jeunes du village et de militants écologistes ; enfin elle mis en place cette ferme -école comme véritable symbole de résilience.
Cette ferme est devenue un lieu d’échanges, de formation et de diffusion des savoirs, abritant notamment le Centre Mamou et le siège d’ANAMED Sénégal. Les rencontres mensuelles organisées sur le site se distinguent par leur convivialité et leur esprit de partage, en parfaite harmonie avec la tradition sénégalaise de la teranga.
Almut Hahn un héritage vivant a apporté un appui déterminant à l’Association sénégalaise des producteurs de semences paysannes (ASPSP), notamment lors de ses débuts. Elle a soutenu l’organisation des élections, facilité les formations et hébergé l’équipe dirigeante à des moments critiques.Un véritable soutien apporté aux semences paysannes
Elle a également été très active au sein de la COPAGEN Sénégal, participant à de nombreux événements, dont la Fête des semences paysannes de Fandène en 2011, qui a permis de valoriser des variétés locales rares, comme le mil violet résistant aux oiseaux.
À travers ses actions, Almut Hahn a contribué à préserver le patrimoine génétique africain, à renforcer la souveraineté alimentaire et à transmettre des savoirs essentiels aux paysans, étudiants et chercheurs. Son parcours exceptionnel illustre une vie entièrement dédiée à l’agroécologie, à la solidarité et au respect de la nature.
Journal Agropasteur
