1 500 délégués venus de 125 pays ont participé à l’ouverture officielle de la 16e édition de Terra Madre Salone del Gusto, en présence du président de la République italienne. Une édition placée sous le signe de la biodiversité, de la paix, du dialogue et de la justice alimentaire.
Des champs ukrainiens proches de la ligne de front aux territoires autochtones d’Asie, des communautés rurales d’Amérique latine aux jeunes qui reconstruisent les systèmes alimentaires en Somalie, leurs histoires se sont retrouvées à Turin pour l’ouverture officielle de Terra Madre Salone del Gusto 2026.
Pendant quatre jours, 1 500 délégués issus de 125 pays se réunissent autour d’un même enjeu : repenser les systèmes alimentaires face aux bouleversements climatiques, aux conflits, à l’érosion de la biodiversité et aux fractures sociales.
Placée sous le thème « Biodiversité – Soyez diversité », cette 16e édition entend faire de la diversité biologique et culturelle un levier de résilience et de coopération.
Pour Slow Food, la biodiversité ne se limite pas à la sauvegarde des semences, des races animales ou des écosystèmes. Elle englobe également les langues, les cultures, les savoirs traditionnels et les pratiques alimentaires qui façonnent les territoires.
Cette édition est particulière pour le mouvement Slow Food. Elle est la première organisée sans Carlo Petrini, fondateur du mouvement, dont la vision a contribué à transformer une association italienne en un réseau international réunissant agriculteurs, éleveurs, pêcheurs, peuples autochtones, cuisiniers, artisans, chercheurs et défenseurs de l’environnement.
Dans un message adressé aux participants, le roi Charles III a salué l’héritage de Carlo Petrini, estimant que la mission de Slow Food apparaît aujourd’hui plus importante et urgente que jamais.
À Turin, cet héritage se traduit par un message qui dépasse les seules questions alimentaires : dans un monde marqué par les conflits et les divisions, les systèmes alimentaires peuvent aussi devenir des espaces de dialogue et de coopération.
« Dans un monde de plus en plus marqué par les murs, la peur et l’exclusion, Terra Madre prouve qu’une autre voie est possible », a déclaré Edward Mukiibi, président de Slow Food. Selon lui, le réseau démontre chaque jour que des personnes issues de cultures, de langues, de religions et d’histoires différentes peuvent travailler ensemble autour d’un objectif commun.
Pour Edward Mukiibi, la disparition de la diversité biologique et culturelle fragilise également les sociétés humaines.
« Le contraire de la biodiversité n’est pas simplement l’uniformité, c’est l’extinction », a-t-il déclaré, appelant à protéger la diversité comme une condition de l’adaptation, de la coexistence et de la construction d’un avenir commun.
Même constat du côté de Barbara Nappini, présidente de Slow Food Italie, qui présente les communautés de Terra Madre comme des acteurs de la transition agroécologique déjà à l’œuvre dans de nombreux territoires.
Leurs expériences montrent, selon elle, que la diversité peut devenir un moteur de transformation des systèmes alimentaires, en privilégiant la préservation des ressources naturelles plutôt que leur épuisement.
À Turin, les témoignages venus des différents continents donnent un visage humain aux grands défis alimentaires et environnementaux.
Depuis l’Ukraine, Yuliia Pitenko a raconté l’histoire de Polina Zhovtiak, une agricultrice qui continue d’élever une soixantaine de bovins de race rouge des steppes ukrainiennes, une race locale menacée et inscrite à l’Arche du Goût de Slow Food, malgré la proximité du front.
« La guerre a détruit de nombreux ponts physiques en Ukraine. Notre travail consiste à maintenir vivants les autres ponts, entre les personnes, les communautés, la nourriture et la terre », a-t-elle témoigné.
En Asie-Pacifique, Xu Kung-Lien, du Réseau des peuples autochtones d’Asie-Pacifique, a évoqué les conséquences des événements climatiques extrêmes qui frappent plusieurs territoires, de Taïwan à l’Indonésie et à l’Himalaya.
Son message est fondé sur une conviction : face aux catastrophes, la résilience passe par la solidarité, la transmission des connaissances et l’action collective.
Depuis les Amériques, Ireri Origel a, elle aussi, insisté sur la capacité de l’alimentation à créer des espaces de dialogue au sein de sociétés confrontées aux inégalités, aux migrations et à la perte de biodiversité.
« Le dialogue ne commence pas lorsque nous trouvons une réponse. Il commence lorsque nous créons les conditions qui permettent aux gens de se rencontrer », a-t-elle souligné.
Pour l’Afrique, Mohamed Abdikadir Somo a porté à Turin une autre image de la Somalie, au-delà des conflits, de la sécheresse et des déplacements de populations.
Le pays est aussi celui des agriculteurs, des éleveurs, des pêcheurs, des cuisiniers et des jeunes qui continuent de faire vivre des savoirs et des traditions alimentaires.
À travers les Jardins de Slow Food en Afrique et les initiatives communautaires, l’action collective devient un moyen de reconstruire les moyens de subsistance, la confiance et la dignité.
Le message est clair : les crises peuvent détruire, mais les communautés disposent également de ressources pour reconstruire.
Le temps fort de l’ouverture a été marqué par la remise d’une lettre du réseau Terra Madre au président de la République italienne par Edward Mukiibi.
Le document, porté symboliquement par une communauté mondiale composée d’agriculteurs, de pêcheurs, d’éleveurs, de peuples autochtones, de cuisiniers, de chercheurs, d’enseignants et de militants, appelle les responsables politiques à renouveler leur engagement en faveur de la paix, de la coopération internationale, de la responsabilité écologique et de la justice alimentaire.
L’appel dépasse ainsi le seul cadre de Slow Food. Il pose la question de la responsabilité des politiques publiques face à l’érosion de la biodiversité, aux dérèglements climatiques et aux vulnérabilités des systèmes alimentaires.
« La paix, la justice alimentaire et la protection de la biodiversité sont des choix politiques », a rappelé Edward Mukiibi, invitant les dirigeants à agir pour nourrir les populations, protéger la biodiversité et transmettre aux générations futures une planète vivable.
Dans les prochains jours, Terra Madre Salone del Gusto accueillera conférences, débats, rencontres, activités éducatives et dégustations. Producteurs, éleveurs, pêcheurs, cuisiniers, chercheurs, universitaires, décideurs et citoyens y confronteront leurs expériences autour d’une même question : comment construire des systèmes alimentaires capables de nourrir les populations tout en préservant les territoires et leur diversité ?
À Turin, le message de Terra Madre prend ainsi une dimension mondiale : la biodiversité n’est pas seulement une richesse naturelle à conserver ; elle est aussi une diversité de peuples, de savoirs, de cultures et de pratiques agricoles et alimentaires à protéger.
Babacar Sene Journal Agropasteur
