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L’agriculture est le moteur vital de l’Afrique. Plus de 60 % des ménages africains dépendent directement ou indirectement de la terre pour assurer leurs moyens de subsistance. Le continent dispose en outre de près de 60 % des terres arables non cultivées de la planète.L’agriculture demeure toutefois un secteur fragile. Elle doit faire face aux effets du changement climatique, à la volatilité des marchés, à l’insuffisance des infrastructures et à la pression démographique. Relever ces défis exige à la fois un engagement politique fort et des investissements conséquents. Cela nécessite également de la science, de l’innovation et une recherche de haute qualité.Je suis impliqué dans la recherche scientifique, en particulier la recherche agricole, depuis plus de quarante ans. Au cours de ma carrière, j’ai occupé plusieurs fonctions, notamment celles de chercheur, membre de plusieurs académies des sciences, Directeur général du Africa Rice Center/CGIAR, ainsi que ministre du Sénégal chargé de la recherche agricole.Au fil des années, une critique revient régulièrement : la recherche agricole est souvent perçue comme coûteuse, tout en apportant peu de résultats concrets pour les populations. Cette perception est largement partagée et fréquemment relayée dans les débats politiques et médiatiques.Fort de mon expérience, je considère que cette critique repose sur une hypothèse discutable selon laquelle l’impact de la science dépend exclusivement de ceux qui la produisent. Lorsque les innovations ne parviennent pas à transformer la société, les scientifiques sont souvent désignés comme les principaux responsables.La réalité est bien plus complexe. L’histoire des transformations agricoles à travers le monde montre que la recherche, à elle seule, ne change jamais les sociétés. Son impact se manifeste lorsqu’un écosystème agricole efficace parvient à relier la science aux producteurs, aux marchés, au financement, aux institutions et aux politiques publiques.Les institutions internationales ont d’ailleurs mis en évidence les difficultés rencontrées par de nombreux pays en développement pour transformer les connaissances scientifiques en progrès économique et social. Les principales causes incluent la faiblesse des écosystèmes d’innovation, le manque d’infrastructures et la coordination institutionnelle insuffisante.Un exemple emblématique de réussite est la Révolution verte en Asie. Les avancées scientifiques ayant permis l’amélioration des variétés de blé et de riz ont profondément transformé l’agriculture. Ce succès ne s’explique pas uniquement par la qualité de la recherche. Il a aussi reposé sur des investissements publics dans l’irrigation, les services de vulgarisation, les infrastructures rurales, les systèmes de crédit et l’organisation des marchés.Dans des pays comme Inde et Vietnam, la science s’est inscrite dans un système cohérent reliant chercheurs, agriculteurs, institutions et marchés.La science produit des connaissances, éclaire les politiques publiques, stimule l’innovation et ouvre de nouvelles perspectives. Mais, à elle seule, elle ne transforme pas les sociétés.Les maillons manquantsCes dernières décennies ont été marquées par d’importants progrès dans de nombreux domaines : semences améliorées, irrigation, gestion de la fertilité des sols, adaptation au changement climatique, biotechnologies, agriculture numérique, agroécologie et systèmes alimentaires durables.Les chercheurs africains, les universités et les centres internationaux de recherche agricole ont largement contribué à ces avancées.Rwanda et Éthiopie offrent des exemples instructifs de la manière dont des écosystèmes coordonnés peuvent accélérer le changement. Dans ces deux pays, le renforcement des liens entre la recherche, les services de vulgarisation, les investissements publics et les mécanismes de soutien aux agriculteurs a favorisé une adoption plus rapide des nouvelles technologies et des gains de productivité dans plusieurs cultures stratégiques telles que le maïs, le riz, le manioc, les haricots et le soja.Le riz constitue un autre exemple marquant. Durant mes années à AfricaRice, j’ai été témoin de progrès scientifiques majeurs, notamment avec le développement des variétés NERICA (New Rice for Africa). Ces variétés sont le fruit de longues années de recherche combinant le fort potentiel de rendement du riz asiatique avec la résilience du riz africain, notamment sa tolérance à la sécheresse, aux sols pauvres et aux contraintes climatiques locales. Cette prouesse scientifique a été particulièrement complexe en raison de la distance génétique entre les deux espèces.Les agriculteurs ont rapidement adopté ces nouvelles variétés. Les revenus des producteurs et la production alimentaire se sont améliorés dans les pays où les gouvernements, les systèmes semenciers, les services de vulgarisation et les partenaires au développement ont travaillé de manière concertée. En Ouganda, en Guinée et dans plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest, des programmes coordonnés ont accéléré leur adoption par les petits exploitants.Ces exemples démontrent que l’innovation agricole ne peut être adoptée et déployée à grande échelle que si plusieurs conditions sont réunies simultanément :l’accès aux intrants et aux technologies ;des mécanismes de financement accessibles ;des services de vulgarisation performants ;des infrastructures fonctionnelles ;des marchés organisés ;des politiques publiques cohérentes et prévisibles.En l’absence de ces conditions, les innovations restent souvent confinées aux stations de recherche, aux projets pilotes ou aux publications scientifiques. Là où les systèmes semenciers, le financement rural ou l’organisation des marchés sont défaillants, même une excellente science produit peu d’effets.Dans plusieurs pays africains, les agriculteurs n’utilisent pas les variétés améliorées faute d’accès à des semences certifiées en quantité suffisante. De même, des innovations prometteuses dans les domaines de l’irrigation, des technologies post-récolte ou de l’agriculture numérique peinent à se diffuser en raison de lacunes en matière d’infrastructures, de crédit rural ou de coordination institutionnelle.Ce qu’il faut faireLes débats sur la recherche agricole en Afrique doivent dépasser les critiques simplistes. La recherche agricole ne doit pas être considérée comme une dépense, mais comme un investissement stratégique en faveur de la sécurité alimentaire, de la souveraineté économique, de la durabilité environnementale, de la santé publique, de la stabilité sociale et de la dignité humaine.Faire porter à la science la responsabilité de son manque d’impact revient à masquer les faiblesses plus profondes des systèmes de développement.Alors que l’Afrique est confrontée au défi majeur du XXIe siècle — nourrir sa population sans détruire la planète —, il serait contre-productif d’affaiblir la recherche scientifique. Le continent doit au contraire renforcer les alliances entre la science, les décideurs publics, les institutions financières, le secteur privé, les agriculteurs, les universités et la société civile.Partout en Afrique, des plateformes d’innovation émergentes montrent que lorsque ces acteurs travaillent ensemble, les avancées scientifiques peuvent produire des transformations économiques et sociales tangibles. Le défi consiste désormais à étendre ces réussites au-delà de quelques expériences isolées.En définitive, l’impact de la science est une responsabilité collective.Et la science ne peut véritablement changer le monde que lorsque les sociétés choisissent de lui donner les moyens d’agir.Par Dr Papa Abdoulaye SeckLes limites structurelles du Développement Agricole en Afrique : »la science agricole ne peut produire d’impact durable sans politiques publiques cohérentes, investissements massifs et écosystèmes institutionnels solides. »Par Dr Papa Abdoulaye Seck ( Lien de l’article :https://theconversation.com

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