Au Sahel, la restauration des terres ne peut se limiter aux techniques de réhabilitation des sols, à la plantation d’arbres ou à la mobilisation de financements. Pour le chercheur Dr Tamsir Mbaye, la durabilité des efforts engagés dépend aussi de la gouvernance des territoires, de la sécurisation des droits fonciers et d’usage, du dialogue entre les acteurs et de la territorialisation des financements.La restauration des terres s’impose aujourd’hui comme un axe majeur des politiques de lutte contre la dégradation des terres et de renforcement de la résilience au Sahel. Mais une question reste encore insuffisamment prise en compte : quelles conditions de gouvernance permettent de garantir la durabilité des actions de restauration ?La réponse ne réside pas uniquement dans les techniques utilisées, la qualité des semences ou le volume des financements mobilisés. Elle dépend également de la manière dont les territoires sont gouvernés et de la reconnaissance et de la sécurisation des droits des différents acteurs qui les exploitent et les valorisent.C’est dans cette articulation entre sécurisation des droits et restauration durable que se trouve, selon Dr Tamsir Mbaye, l’un des principaux enjeux des politiques de restauration au Sahel.Restaurer une terre, c’est investir dans le tempsPlanter un arbre, restaurer un pâturage, protéger une zone de régénération naturelle ou récupérer un sol dégradé nécessite du temps. Les bénéfices de ces investissements ne sont pas toujours immédiats.Pour que les acteurs acceptent d’investir dans la durée, ils doivent donc avoir la garantie de pouvoir bénéficier, directement ou indirectement, des résultats de leurs efforts.La sécurisation des droits fonciers et la reconnaissance des droits d’usage constituent ainsi une condition essentielle de la restauration. Droits pastoraux, espaces de mobilité, couloirs de transhumance, pâturages et points d’eau doivent être pris en compte dès la conception des programmes de restauration, et non traités comme des questions secondaires à régler ultérieurement.Sans sécurité foncière, l’investissement dans la restauration demeure fragile.Dans les territoires sahéliens, le regard porté sur le pastoralisme doit également évoluer. La mobilité des éleveurs est encore trop souvent perçue comme une contrainte qu’il faudrait contrôler. Or, dans des environnements caractérisés par une forte variabilité climatique, cette mobilité constitue avant tout une stratégie d’adaptation.Les couloirs de transhumance, les pâturages, les points d’eau et les espaces de repli constituent une véritable infrastructure écologique et économique des territoires pastoraux.Lorsqu’ils sont sécurisés et correctement gouvernés, ces espaces permettent au pastoralisme de contribuer à la valorisation des ressources naturelles, à la dynamique des parcours et au renforcement de la résilience des territoires.La question n’est donc plus seulement de savoir comment restaurer les terres pour les populations pastorales, mais aussi comment reconnaître la contribution du pastoralisme à la restauration des territoires.La sécurisation des droits ne peut toutefois pas se limiter à l’adoption de textes juridiques ou à la délimitation d’espaces.Sur le terrain, les droits se rencontrent, se chevauchent et peuvent parfois entrer en tension. Agriculteurs, éleveurs, collectivités territoriales, autorités administratives, services techniques, organisations communautaires et investisseurs peuvent poursuivre des intérêts différents.Dans ce contexte, le dialogue apparaît comme un véritable outil de gouvernance, de prévention des conflits et de construction de compromis en restaurant la confiance avant de restaurer les terres.L’expérience de la Plateforme Nationale de Dialogue sur la Gouvernance Foncière du Sénégal illustre, à cet égard, l’intérêt d’institutionnaliser les espaces de dialogue entre les différentes catégories d’acteurs.Avant de restaurer un territoire, il faut parfois commencer par restaurer la confiance entre ceux qui le partagent et l’utilisent.La question du financement constitue un autre enjeu déterminant ; il faut des financements qui atteignent réellement les territoiresLes ressources destinées à la restauration sont souvent mobilisées aux niveaux national et international, alors que leur mise en œuvre intervient finalement dans les territoires, avec la participation des collectivités, des organisations communautaires, des producteurs, des éleveurs, des organisations pastorales, des femmes et des jeunes.Il devient dès lors nécessaire de passer progressivement d’une logique dans laquelle les territoires sont considérés comme de simples bénéficiaires à une approche dans laquelle ils deviennent de véritables acteurs et partenaires de l’investissement.La territorialisation des financements apparaît ainsi comme une condition importante de la réussite et de la durabilité des politiques de restauration.La recherche pour relier connaissance, décision et action va jouer un rôle central ; Il ne suffit plus de produire des connaissances générales sur la dégradation des terres. La recherche doit contribuer à répondre à des questions concrètes : où restaurer, pour qui, avec quels usages, avec quels droits, avec quelles pratiques et comment mesurer les résultats ?Dans les territoires pastoraux, cela suppose notamment de mieux documenter la dynamique des parcours, la mobilité des éleveurs, les interactions entre élevage et végétation, les usages des ressources naturelles et les dynamiques foncières.Il faut également aller au-delà du simple comptage des hectares restaurés. L’enjeu est de mesurer les changements réels induits par la restauration sur les écosystèmes, les moyens d’existence, la disponibilité fourragère, la résilience des communautés et les relations entre les différents acteurs.Pour Dr Tamsir Mbaye, une chaîne d’action peut guider cette transformation :Sécuriser les Droits -Dialoguer-Planifier avec les Territoires -Financer les Acteurs Locaux- Restaurer -Mesurer-Apprendre et Réinvestir .Cette approche permettrait de dépasser la succession de projets ponctuels pour construire une véritable politique territoriale de restauration.Elle rappelle surtout que les différentes dimensions de la restauration sont indissociables. Sans droits sécurisés, l’investissement reste fragile. Sans dialogue, la restauration peut créer ou aggraver des conflits. Sans financements adaptés, les décisions restent sans effet. Et sans recherche ni suivi, il devient difficile de déterminer ce qui fonctionne réellement et pourquoi.Pour le Sahel, restaurer les terres signifie donc bien davantage que réhabiliter des hectares dégradés. Il s’agit aussi de redonner aux territoires une capacité de décision, aux communautés une capacité d’investissement et aux institutions une capacité à construire des compromis durables.La restauration doit ainsi être pensée simultanément comme un projet écologique, économique, social et de gouvernance.Le véritable défi consiste dès lors à poser, au début de toute politique de restauration, une question essentielle :Comment sécuriser les conditions permettant aux acteurs eux-mêmes de devenir les véritables gardiens et investisseurs de leurs territoires ?C’est à cette condition que le Sahel pourra passer de la restauration de parcelles à la restauration durable des territoires, et de la restauration des terres à la construction de territoires véritablement résilients.Dr Tamsir MbayeChercheur /ISRA/CNRF/PPZS
