C’est à cette question que s’intéresse le Colonel Youssou Lo, IEF, MSc Soil and Water Conservation Engineering and Agronomy, dans une réflexion consacrée à la problématique du développement agricole et aux conditions d’une véritable souveraineté alimentaire africaine. Pourtant l’Afrique est dépositaire d’un patrimoine génétique végétal exceptionnel, pourquoi n’a-t-elle pas connu une transformation agricole comparable à celle de l’Asie ou de l’Amérique latine ? À travers une lecture historique et agronomique de la Révolution verte, amorcée dans les années 1960, le Colonel Youssou Lo met en lumière un paradoxe majeur : alors que plusieurs régions du monde ont réussi à transformer leur agriculture grâce à la recherche, à la maîtrise de l’eau, à l’intensification des intrants et à des politiques publiques volontaristes, une grande partie de l’Afrique subsaharienne demeure confrontée à des déficits alimentaires structurels.Pour lui, cette situation n’est pas une fatalité. Les expériences de l’Asie, du Brésil et de la Malaisie montrent, selon son analyse, que des contraintes agronomiques, climatiques ou pédologiques peuvent être surmontées lorsque la recherche, l’investissement et les politiques publiques convergent autour d’une stratégie de transformation agricole.L’expérience asiatique constitue l’un des exemples les plus emblématiques de la Révolution verte. Dans des pays densément peuplés où le riz représente une base essentielle de l’alimentation, l’amélioration de la productivité agricole est devenue un impératif stratégique.La mise au point de variétés de riz à haut rendement, associée au développement de l’irrigation, à l’utilisation d’engrais minéraux et à un encadrement technique rapproché des producteurs, a permis d’importants gains de productivité.Des pays comme l’Inde, l’Indonésie ou les Philippines ont ainsi considérablement renforcé leur production rizicole et réduit leur dépendance aux importations.Derrière cette transformation, souligne le Colonel Youssou Lo, se trouve surtout une politique agricole volontariste, articulant recherche variétale, infrastructures hydrauliques, accès aux intrants, financement et accompagnement des producteurs.Un enseignement particulièrement important pour l’Afrique, confrontée à une croissance démographique rapide et à une demande alimentaire en constante progression.Le deuxième exemple évoqué par le Colonel Youssou Lo est celui du Cerrado brésilien.Cette immense région de savane tropicale, couvrant près de deux millions de kilomètres carrés, était longtemps considérée comme difficilement exploitable pour une agriculture intensive. Ses sols acides et relativement pauvres en phosphore constituaient d’importantes contraintes agronomiques.La recherche a pourtant permis de changer la donne.Grâce notamment aux travaux de l’Empresa Brasileira de Pesquisa Agropecuária (Embrapa), à la correction de l’acidité des sols, à l’apport de phosphore et à la sélection de variétés adaptées, le Cerrado est progressivement devenu l’un des grands bassins agricoles du Brésil.Le paradoxe devient alors particulièrement saisissant : certaines ressources biologiques africaines ont participé à cette transformation agricole réalisée hors du continent.Le Colonel Youssou Lo cite notamment Andropogon gayanus, une graminée originaire des savanes ouest-africaines. Introduite au Brésil à partir de matériel collecté notamment au Nigeria, cette plante a été sélectionnée et valorisée pour sa capacité à produire de la biomasse et à s’adapter aux sols acides et pauvres du Cerrado.Une ressource issue des écosystèmes africains est ainsi devenue un élément important de systèmes d’élevage et de production fourragère au Brésil.Le même phénomène est observé avec le palmier à huile, Elaeis guineensis, originaire du golfe de Guinée.Introduit en Asie du Sud-Est durant la période coloniale, il a fait l’objet d’importants programmes de recherche, d’amélioration variétale, d’organisation des plantations et d’investissement industriel.La Malaisie, puis l’Indonésie, ont progressivement construit autour du palmier à huile des filières intégrées allant de la recherche et de la production à la transformation et à l’exportation.Pour le Colonel Youssou Lo, cet exemple illustre une question fondamentale : comment expliquer que des ressources génétiques africaines aient pu contribuer au développement agricole d’autres régions du monde sans que l’Afrique ne soit parvenue à en tirer une valeur comparable ?Ce paradoxe, loin de constituer une fatalité, devrait au contraire conduire le continent à réexaminer ses propres ressources, ses capacités scientifiques et ses politiques agricoles.Pour expliquer le décrochage agricole africain, le Colonel Youssou Lo identifie plusieurs contraintes structurelles.La première est la forte dépendance à une pluviométrie irrégulière.Alors que l’irrigation a joué un rôle déterminant dans la transformation des agricultures asiatiques, une grande partie de l’agriculture subsaharienne reste dépendante des précipitations.Cette situation accroît les risques pour les producteurs, rend les campagnes agricoles moins prévisibles et limite les investissements à long terme.Pour l’ingénieur des Eaux ét Foréts , la question de l’eau apparaît donc comme l’un des principaux verrous à lever.Sans maîtrise de l’eau, difficile de construire une agriculture productive, prévisible et résiliente.La diversification : une stratégie de survie qui limite aussi l’intensificationCette diversité constitue une stratégie rationnelle permettant aux exploitants de réduire les risques liés aux aléas climatiques et aux fluctuations des marchés. Mais elle peut également disperser les moyens techniques et financiers disponibles.À l’inverse, les grandes transformations agricoles observées en Asie ou au Brésil se sont souvent appuyées sur des investissements concentrés dans certaines filières et certains territoires.L’enjeu pour l’Afrique serait donc de trouver un équilibre entre diversification, résilience et spécialisation productive, sans fragiliser les systèmes agricoles locaux.Le Colonel Youssou Lo insiste également sur le faible recours aux intrants agricoles dans de nombreuses régions africaines.Les sols tropicaux peuvent présenter des déficits importants en éléments nutritifs essentiels, notamment en azote, phosphore et potassium. Or l’accès aux engrais, aux semences améliorées et aux autres facteurs de production reste souvent limité par leur coût, le manque de financement et la faiblesse des circuits de distribution.Pour lui, l’enjeu n’est pas de promouvoir une intensification aveugle, mais une intensification raisonnée, fondée sur la connaissance des sols, les besoins des cultures et la disponibilité de l’eau.Autrement dit, il ne s’agit pas simplement d’utiliser davantage d’intrants, mais de mieux les utiliser.Le foncier : impossible de faire une révolution agricole sans les femmesLa question foncière constitue un autre point central de la réflexion.Dans de nombreuses communautés rurales africaines, les femmes jouent un rôle majeur dans la production agricole et la sécurité alimentaire, mais leur accès sécurisé à la terre demeure insuffisant.Cette précarité foncière peut également limiter leur accès au crédit, aux intrants, aux équipements et aux technologies.Le constat du Colonel Youssou Lo est sans détour : aucune révolution agricole durable ne peut être construite en marginalisant une part aussi importante de la force productive rurale.La sécurisation foncière des femmes apparaît ainsi non seulement comme une question d’équité, mais aussi comme un levier de productivité, d’investissement et de souveraineté alimentaire.Au-delà de l’eau, des intrants et du foncier, le Colonel Youssou Lo appelle à une valorisation beaucoup plus ambitieuse du patrimoine génétique végétal africain.Le continent dispose d’une biodiversité agricole considérable et d’espèces adaptées à des environnements parfois extrêmement contraignants. L’enjeu serait donc de renforcer les capacités africaines de recherche, de conservation, de sélection variétale et de diffusion des innovations.Le paradoxe d’Andropogon gayanus ou d’Elaeis guineensis devrait, selon cette analyse, servir de signal d’alerte : l’Afrique possède une partie des ressources biologiques susceptibles de soutenir son développement agricole, mais ne dispose pas encore partout des systèmes scientifiques, économiques et institutionnels permettant de les valoriser pleinement.La principale leçon de cette comparaison internationale est peut-être là : la transformation agricole ne se produit jamais spontanément.L’Asie a investi dans l’eau, la recherche et les intrants. Le Brésil a mobilisé la science pour conquérir agronomiquement le Cerrado. La Malaisie et l’Indonésie ont construit des chaînes de valeur autour d’une ressource végétale originaire d’Afrique.L’Afrique dispose désormais de suffisamment d’enseignements pour construire son propre modèle.Pour le Colonel Youssou Lo, la souveraineté alimentaire africaine et particulièrement l’autosuffisance rizicole devra nécessairement reposer sur plusieurs piliers : la maîtrise de l’eau, l’intensification raisonnée des intrants, la sécurisation foncière, notamment au profit des femmes, le renforcement de la recherche agronomique et la valorisation du patrimoine génétique africain.Le véritable défi n’est donc peut-être plus de savoir si l’Afrique possède les ressources nécessaires pour nourrir ses populations. Il est de savoir si elle saura transformer ses ressources en puissance agricole, en s’inspirant des expériences réussies ailleurs sans les reproduire mécaniquement.Le paradoxe de la Révolution verte pourrait ainsi devenir un formidable enseignement : des plantes africaines ont contribué à nourrir et enrichir d’autres continents. La prochaine révolution agricole pourrait consister à permettre à l’Afrique de valoriser pleinement, sur son propre sol, les ressources dont elle est l’un des berceaux.Babacar sene journal Agropasteur Page