La nourriture comme résistance, la nourriture comme transformation ». C’est autour de cette conviction que s’articulera l’édition 2026 de Terra Madre Salone del Gusto, organisée à Turin, en Italie. Pendant quatre jours, leaders autochtones, producteurs, cuisiniers et militants de la justice alimentaire confronteront leurs expériences aux réponses dominantes apportées aux crises de l’alimentation, du climat et de la biodiversité.
Plus de 150 délégués du réseau Slow Food des Peuples Autochtones sont attendus à cette grande rencontre internationale. Venus de différentes régions du monde, ils partageront les expériences de leurs communautés en matière de protection de la biodiversité, de souveraineté alimentaire et de résilience territoriale.
Face à l’intensification des chocs climatiques, à la multiplication des conflits et à l’érosion de la biodiversité, les Peuples Autochtones et les communautés locales développent depuis des générations des pratiques qui apportent des réponses concrètes aux crises alimentaires.
Pourtant, ces expériences restent souvent insuffisamment reconnues dans les politiques publiques. Alors que les gouvernements consacrent environ 540 milliards de dollars par an au soutien de l’agriculture, une partie importante de ces investissements continue de favoriser des modèles de production susceptibles de fragiliser les écosystèmes dont dépend la sécurité alimentaire.
À Terra Madre 2026, les délégués défendront ainsi une idée forte : les solutions existent déjà, mais elles restent largement sous-financées et insuffisamment prises en compte dans les processus de décision.
« Partout dans le monde, les Peuples Autochtones font bien plus que préserver des traditions. Ils protègent la biodiversité, défendent leurs territoires et perpétuent des savoirs qui offrent des réponses concrètes à certains des plus grands défis de notre époque », souligne Edward Mukiibi, président de Slow Food.
Selon lui, les communautés qui portent ces solutions demeurent trop souvent éloignées des espaces où se décident les politiques alimentaires. « Si nous voulons un avenir résilient, juste et riche en biodiversité, les savoirs autochtones doivent passer de la marge au cœur des décisions politiques », plaide-t-il.
Pour les participants à Terra Madre, la souveraineté alimentaire ne constitue pas un concept abstrait. Elle se traduit concrètement par la protection des semences, des terres, des savoirs traditionnels et des moyens de subsistance.
Cette vision sera notamment portée par Dali Nolasco Cruz, figure nahua du Mexique, directrice du Bureau des Peuples Autochtones de Slow Food en Abya Yala et membre du conseil d’administration de Slow Food.
Psychologue spécialisée dans les droits des Peuples Autochtones et la coopération internationale, elle dispose de plus de quinze années d’expérience dans le leadership communautaire et la défense des intérêts autochtones. Fondatrice de Mopampa et présidente de Timo’Patla Intercultural A.C., elle a également été reconnue par Gastrolab en 2024 parmi les femmes contribuant à transformer la gastronomie en Amérique latine.
À Terra Madre, elle participera notamment aux échanges consacrés à la Terre et à la Paix, aux côtés de Sofía Monsalve Suárez, rapporteuse spéciale des Nations Unies sur le droit à l’alimentation.
« Pour les Peuples Autochtones, la nourriture n’a jamais été qu’une simple marchandise. Elle porte la mémoire, l’identité, la langue et notre lien avec la terre », explique Dali Nolasco Cruz.
Pour elle, chaque graine sauvegardée, chaque aliment traditionnel défendu et chaque jeune qui reste attaché à sa communauté constitue « un acte de résistance », mais aussi « un acte de transformation », contribuant à bâtir un avenir fondé sur la dignité, la biodiversité et le bien-être collectif.
Les témoignages attendus à Turin illustreront la diversité des réponses développées par les communautés autochtones.
Au Chiapas, au Mexique, Cielo Lourdes Moshan Pérez représente les communautés indigènes des hautes terres. Son expérience met en avant le rôle des systèmes agroécologiques dans la création de moyens de subsistance, la protection de l’environnement et la transmission des traditions culturelles.
À des milliers de kilomètres de là, dans le nord de la Thaïlande, Lee Ayu Chuepa, membre du peuple Akha et fondateur d’Akha Ama Coffee, a fait de la production de café un outil d’autodétermination pour sa communauté.
Son parcours pose une question qui concerne de nombreux petits producteurs : comment conserver la maîtrise de la terre, de l’eau, des semences et de la valeur créée par l’activité agricole dans un contexte de fortes pressions économiques et commerciales ?
En Indonésie, Made Masak, cuisinier nomade, cueilleur éthique et fondateur de la Mawija Community Kitchen, explore pour sa part le rôle de la cueillette traditionnelle, des repas partagés et des pratiques culinaires communautaires dans la transmission des savoirs et le renforcement des liens entre les populations et leurs écosystèmes.
La valorisation des ressources locales sera également illustrée par l’expérience d’Estephanie Maya Sejas Ruiz, déléguée quechua de Bolivie.
Pour elle, le cacao dépasse largement sa dimension commerciale. Il constitue un levier de préservation des forêts, de valorisation du patrimoine culturel et de soutien aux moyens de subsistance locaux.
À Terra Madre, elle présentera notamment des produits issus des coques et du beurre de cacao ainsi que de la cire d’abeille. Une démarche qui montre comment les savoirs locaux peuvent contribuer à réduire le gaspillage, créer des revenus et donner de nouveaux usages aux ressources traditionnelles.
Aux Philippines, Rowena Gonnay défend la préservation des variétés de riz autochtones. Son travail rappelle que la disparition d’une variété agricole peut entraîner la perte de bien plus qu’une simple ressource alimentaire : elle peut aussi menacer des histoires, des langues, des pratiques culinaires et des savoirs transmis de génération en génération.
À Terra Madre, ces combats ne se limiteront pas aux conférences. Ils se retrouveront également dans les cuisines.
Dans la No Borders Kitchen, espace de cuisine et d’ateliers ouvert au public, cuisiniers, producteurs et gardiens des savoirs autochtones montreront comment la nourriture peut transmettre des histoires, des liens et des responsabilités entre les générations.
Raukura Iritana Huata, Maori d’Aotearoa Nouvelle-Zélande, et le cuisinier Keoloha Domingo, Kanaka Maoli d’Hawaï, exploreront la souveraineté alimentaire autochtone à travers Te Moana Nui-a-Kiwa, le Grand Océan Pacifique. Leur approche mettra en lumière les racines polynésiennes communes reliant alimentation, peuples et territoires.
Depuis le Nagaland, dans le nord-est de l’Inde, les traditions de fermentation et de fumage seront également mises à l’honneur. Porc fumé à l’axone — un soja fermenté —, graines de périlla, herbes autochtones, riz gluant et plantes sauvages de saison composeront des préparations dont certaines figurent dans l’Arche du Goût de Slow Food.
Ici, cuisiner dépasse l’acte alimentaire : c’est transmettre un savoir, préserver la biodiversité et faire vivre une identité culturelle.
Les témoignages qui seront présentés à Terra Madre 2026 remettent en question une idée encore dominante dans les politiques alimentaires : celle selon laquelle l’innovation devrait nécessairement venir de nouvelles technologies, d’expertises extérieures ou de programmes conduits à grande échelle.
Les expériences du réseau Slow Food des Peuples Autochtones montrent au contraire que des solutions efficaces existent déjà dans les territoires. Elles sont portées par des communautés qui, depuis des générations, protègent leurs semences, leurs terres, leurs forêts, leurs ressources alimentaires et leurs savoirs.
La question posée à Turin sera donc moins de savoir si ces solutions fonctionnent, que de déterminer si les gouvernements, les institutions et les investisseurs sont prêts à reconnaître les Peuples Autochtones comme de véritables acteurs et leaders de la transformation des systèmes alimentaires.
Le réseau Slow Food des Peuples Autochtones œuvre à la préservation, à la promotion et à la valorisation du patrimoine alimentaire autochtone et des droits des communautés à travers les continents.
Son ambition est de protéger des traditions alimentaires menacées de disparition, tout en valorisant la sagesse transmise par les générations précédentes.
À Terra Madre Salone del Gusto 2026, avec le soutien de l’International Fund for Agricultural Development (FIDA), de la W.K. Kellogg Foundation et du Tamalpais Trust, le réseau entend créer des espaces où les communautés autochtones peuvent partager leurs savoirs, renforcer leurs alliances et faire entendre leur voix dans le débat mondial sur l’avenir de l’alimentation.
À Turin, le message sera finalement simple : l’avenir de l’alimentation ne se construira pas en effaçant les savoirs traditionnels, mais en écoutant, en soutenant et en apprenant de celles et ceux qui les ont préservés au fil des générations.
Babacar Sène
Journal Agropasteur – Dakar, Sénégal
